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22/05/2014

« Un prêtre à la guerre », padre Christian Venard, aumônier, Ed. Taillandier

Extraits et photos publiés avec l’aimable autorisation de l’auteur. Droits réservés.

 

 

Dirigez-nous dans nos ténèbres. Soyez nos agents de liaison. Soyez nos célestes fourriers. Préparez-nous là-haut le cantonnement. Afin que, lorsque viendra l’heure décisive, l’heure H par excellence, nous puissions vous retrouver dans la lumière et dans la paix. 

Abbé Joseph Bordes, aumônier du 34e RI, fusillé par les Allemands en 1944

Discours à l’ossuaire de Douaumont

 

Ecrire un livre sur sa vie. Y avez-vous songé ? La démarche n’est pas anodine. Volonté de témoigner, de partager, de faire comprendre, voire de se comprendre… De vider son sac. Un peu de tout cela, certainement. Reste qu’il faut un élément déclencheur pour se lancer dans l’aventure.

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Le padre Christian Venard, aumônier parachutiste, parle de « son » élément déclencheur au début d'Un prêtre à la guerre en ces termes : 

Le 15 mars 2012, l’horreur semée par Merah sur le sol montalbanais me touche de plein fouet (…) Cela fait un an et demi que l’essentiel de mon temps et de mon énergie est consacré à l’accompagnement des familles de nos camarades parachutistes tombés en Afghanistan : Morillon, Hugodot, Nunès-Patégo, Técher, Marsol, Gauvain, Guéniat, Tholy… Morts pour la France. Pour vous ce ne sont que des noms… Pour moi des visages dans des cercueils, des camarades connus vivants, des épouses, des mères et des pères, des enfants, des pleurs, des souffrances, des incompréhensions. Et quand je vois mourir dans mes bras deux camarades de plus en ce mois de mars, oui, d’une certaine façon la coupe devient trop pleine.

Oui, sans doute ces quelques larmes débordant de la coupe ont irrigué le terreau de la vie du padre, faisant germer les graines des souvenirs. Ils sont souvent dramatiques, hélas, ces souvenirs  - on n’accompagne pas ses camarades, ses fils soldats, vers leur dernière demeure, sans que le cœur ne saigne ; on ne tient pas la main d’Abel Chennouf, de Mohamed Legouad, ce funeste 12 mars 2012, sans tourner son regard vers le Ciel et demander « Pourquoi ? » - mais la vie est ainsi faite que la tragédie n’est pas omniprésente dans la vie du père Christian et Dieu soit loué ! Alors dans ce récit,  il y a aussi de beaux souvenirs, de beaux moments. On rit même de bon cœur devant ses facéties, car l’homme est taquin. On apprécie aussi son franc-parler, son « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas », liberté de parole d’aumônier oblige.

Un livre profond, qui interpelle (quelles que soient ses propres croyances) et qui pose les bonnes questions.

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Nota : Le padre a beau être un jeune homme (il est de la génération du Chasseur… J), nous ne pouvons aborder toutes les phases de sa « carrière ». Trois focus donc : sa première OPEX au Kosovo (il existe bien trop peu de témoignages sur ce conflit « compliqué »…), sa dernière au Mali et sa mission, au combien importante et difficile, d’accompagner les familles endeuillées.

 

Kosovo – Le baptême du feu

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Kosovo, à droite le padre Venard.

Les premières images du Kosovo et des villages brûlés sont restées gravées dans ma mémoire. A Mitrovica, ce sont les odeurs surtout qui s’impriment : celle de la mort, celles des cadavres d’animaux en putréfaction, celle du « cramé ». Comme dans une scène de film de guerre, la moitié de la ville brûle encore. Les flammes et la fumée se mêlent à la chaleur d’un été qui s’annonce étouffant. Je n’avais jamais vu une ville en feu à moitié détruite, ni de cadavres humains ou de carcasses de bêtes à l’abandon.

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Manifestation d’Albanais, Mitrovica, 2011. Photo © Reuters

Face aux Albanais, la situation est pénible pour les soldats français. En permanence, des individus nous crachent dessus, nous insultent et nous avons interdiction de répondre. La situation est d’autant plus désagréable qu’en secteur serbe, nous sommes en général fort bien accueillis. Les Serbes nous apportent café, slivovitz, fromages  et fruits à profusion. Ils évoquent en toute circonstance la vieille amitié franco-serbe, les souvenirs de 1916 et les combats communs pour nous montrer qu’ils sont nos vrais amis au Kosovo. Il faut se mettre dans la peau du simple soldat, du sous-officier ou même de l’officier, confronté jour après jour sur ce pont de Mitrovica aux invectives des uns et à l’accueil chaleureux des autres pour comprendre combien il est difficile dans ces conditions d’assurer une mission d’interposition en toute neutralité.

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Au centre le padre venard

Tout est calme. En un éclair, un caporal-chef se jette sur moi en hurlant « roquette ! ». Sur le moment je ne comprends rien, j’entends juste ce hurlement. Plaqué au sol, je n’ai que le temps de lever la tête et de voir passer un engin volant en forme d’ogive qui s’avère être effectivement une roquette. Le projectile va exploser de l’autre côté du pont contre un véhicule blindé français. Nous ne déplorons ni blessé, ni mort. Avec cette première expérience du feu, je comprends que la peur se manifeste souvent après l’action. Dans l’instant, il est rare que l’on puisse réaliser l’importance du danger. Pour vraiment savoir ce qu’est la guerre, il faut l’avoir connue, comme l’affirment tant d’anciens. Le vrai courage ne vient qu’avec l’expérience du feu.

 

Mali – Le raid vers Tombouctou

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Mali, photo © Ministère de la Défense

Ce raid demeure un souvenir magnifique. Ce que nous vivons au cours de ces journées est mythique. Le métier de soldat n’est pas de prendre des risques pour le plaisir, mais il ne lui est pas interdit de se rendre compte du caractère exceptionnel de ce qu’il vit. Je ne crois pas que dans ma vie je referai le trajet Bamako-Tombouctou dans ces conditions, bien différentes du Paris-Dakar. Certains parachutistes râlent au cours de cette remontée, ce qui est le propre du soldat français. Pour les remotiver, je leur dis de songer qu’ils pourront raconter à leurs enfants qu’ils ont fait le trajet Abidjan-Tombouctou dans une Sagaie ou dans un VAB. Des accueils triomphaux nous sont réservés dans les villages et les petites villes. Les scènes de liesse et les signes de gentillesse se multiplient. Des gens viennent  nous offrir des fruits et nous dire combien ils nous aiment avec la simplicité et l’exubérance que l’on connaît en Afrique. Ce sont des moments très émouvants. Je suis doublement touché, non seulement parce que cette population se sent libre grâce à nous, mais aussi car il n’est pas si fréquent que l’armée française se fasse acclamer, y compris par sa propre population.

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Padre Venard à droite.

Ce mot de « terroriste » permet d’éviter la controverse qu’aurait suscité l’emploi du mot « islamiste », plus exact, mais qui induit une dimension religieuse que recherchent nos ennemis afin d’assimiler cette guerre à un retour des croisades. Eux aussi mettent en œuvre une stratégie en matière de communication et veulent présenter ces opérations comme une guerre menée par l’Occident chrétien (sic !) contre de courageux djihadistes qui n’aspirent qu’à pratiquer la charia sur leurs terres. Or ces fameux djihadistes que nous rencontrons au Mali sont des abrutis finis. « Ils sont très bêtes, ce sont de idiots ! » me confieront plusieurs femmes tombouctiennes ensuite. Ainsi m’a-t-on rapporté que peu après la chute de Tombouctou, un djihadiste arabe avait tué un djihadiste noir. Or la réponse du tribunal islamique temporaire à la famille de la victime qui réclamait une compensation financière fut de ne pas l’accorder car les « nègres », fut-il expliqué par les juges, étaient des esclaves. Cet épisode a suscité de fortes tensions chez les djihadistes. A peine arrivés, ils avaient réalisé la prouesse de se diviser.

 

France – Le porteur de mauvaise nouvelle

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La maman ou l’épouse sort avec un grand sourire. Mais quand elle aperçoit les bérets rouges, le sourire se fige : elle réalise (…) Pas besoin de paroles. C’est l’effondrement. Et c’est très dur à vivre car nous avons l’impression d’être nous-mêmes coupables de ce que nous annonçons, d’autant plus que la personne endeuillée réagit comme si tel était le cas. Nous essayons d’apporter de l’affection, de la compassion, de l’amour à ces personnes et leur première réaction est de nous rendre responsable du drame. C’est normal. Il nous faut l’accepter, mais c’est très douloureux, presque un coup de poignard. Dans la Bible, le porteur de mauvaises nouvelles est tué car il est la mauvaise nouvelle.

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Obsèques d’Abel Chennouf. Sa compagne enceinte de 7 mois. Photo P. Pavani/AFP 

Nous ne pouvons pas dire grand-chose lors de cette première rencontre. Dans les familles, la réaction de déni s’appuie sur de nombreuses explications : « Ce n’est pas possible : je lui ai parlé hier soir », « Ce n’est pas possible car j’ai reçu une lettre de lui ce matin », « Ce n’est pas possible car il m’avait dit qu’il reviendrait ». Ces phrases n’ont l’air de rien mais quand un époux dit à son épouse : « Je reviendrai », je trouve cela infiniment touchant et beau. Quand une épouse est capable de dire « Ce n’est pas possible, il a dit qu’il reviendrait » c’est une preuve poignante de la force de l’amour humain. 

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Obsèques d’Abel Chennouf. A gauche le padre Kalka - à droite le padre Venard. Photo P. Pavani/AFP.

Alors je L’interroge : « Seigneur, je ne te comprends pas. Toutes les questions que l’on me pose, je ne sais pas y répondre. Comment puis-je faire alors que Tu n’es pas là Seigneur ? » Il est pourtant là, sans aucun doute, mais il m’arrive de Lui en vouloir. Je ne peux absorber ces décharges émotionnelles sans que cela ne m’atteigne dans ma fonction ; cela signifierait sinon que j’ai perdu ma part d’humanité. Il me faut donc vivre avec ces moments de révolte et d’incompréhension et les surmonter.

 

Montauban – Il faisait beau, ce jour-là…

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Montauban. Photo Pascal Pavani/AFP

Une infirmière du régiment, à peine revenue d’Afghanistan, est à mes côtés. Il faut presque la tirer en arrière pour la faire renoncer au massage cardiaque qu’elle pratique en vain. Je prends alors la main encore chaude de Legouad et je suis à nouveau habité par le sentiment qu’il est encore là. Comme pour Chennouf, ni sa mère, ni sa copine, ni son père ne sont là avec lui en ce moment ultime. Et je me dis en mon for intérieur « Tu n’as que moi, ton padre, mais je suis ton padre ». La prière vient ensuite. Plus tard, après avoir découvert qu’il était musulman, je dirai à son père que j’espérais qu’il n’était pas gêné de savoir que c’était un prêtre catholique qui avait accompagné son fils avec des prières catholiques. Et il m’a répondu : « Ah non. Allah est grand ».

***

padre.jpgChristian Venard nait en 1966 dans une famille d’officiers. Fils de Saint-Cyrien, petit-fils  de Légionnaire, ce n’est pourtant pas vers le métier des armes qu’il s’oriente. Etudiant entreprenant, il fonde une PME, mais répondant à l’Appel, il abandonne le business et entre au séminaire à Rome en 1992. Il est ordonné prêtre en 1997. Peu porté vers la vie de paroisse, il rejoint l’armée en 1998, comme aumônier de la 11e Division Parachutiste. Il participe aux principales OPEX de l’armée française, Kosovo, Liban, Tchad, Afghanistan, Côte d’Ivoire, Mali, attaché notamment aux 14e RPCS,  3e RPIMa, 1er RHC, 3e RG, 1er RCP, 12e RCuir, 501-503e RCC… Après un passage comme aumônier de l’ESM il rejoint le 17e RGP de Montauban. Le 15 mars 2012, entendant les coups de feu de la cour du quartier, il rejoint la scène du drame et accompagne Abel Chennouf et Mohamed Legouad vers leur dernière demeure.

Je songe à une chanson de Barbara : Le mal de vivre. Comme elle, certains matins, en me levant, je sens une pesanteur et une tristesse en moi, venues des épreuves subies, ou de la tristesse que je vois chez les autres. D’autres matins ou d’autres soirs, j’ai le sourire aux lèvres et la joie de vivre. Parfois, je trouve que ce fardeau est lourd, parfois infiniment trop lourd. La foi chrétienne n’est pas un euphorisant. C’est tout le paradoxe du chrétien et plus encore du prêtre qui doit entrer pleinement dans la pâte humaine, avec tout ce que cela implique de souffrances et de pesanteurs, afin d’en devenir le levain. Dans ces conditions, je n’ai pas le droit de baisser les bras. Quelque-chose au fond de moi me dit que si je ne me lève pas pour aller rejoindre l’autre, je ne correspondrai pas à ce que le Christ lui-même a fait, rejoindre l’humanité, et à la charge qu’Il m’a confié, être l’un de ses instruments.

 

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 Rencontre avec le padre Venard au salon des Ecrivains-Combattants 2013. Photo CCH Emmanuel Gargoullaud, auteur de « L’Afghanistan en feu » et photographe bénévole pour Une Plume pour L’Epée J

 

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Prix 18,90€ - ISBN 979-10-210-0175-6 – Format 21,4x14,4 304 pages.

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Aux éditions Taillandier.

Disponible ici.

« Un prêtre à la guerre » est écrit en collaboration avec Guillaume Zeller, journaliste et historien, petit-fils du GAL André Zeller

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Bibliothèque « Les aumôniers »

(non exhaustif)

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Hommage

Aux Paras, Sapeurs paras,  Paras colos, Légionnaires paras, Chasseurs-paras, Cavaliers paras, Artilleurs paras, Tringlots paras, Infirmiers paras, Paras de l’Air, Commandos Marine, Gendarmes paras, Aumôniers morts pour la France,

Aux blessés,

 

A l’ICS Thibault Miloche, 126e RI, ami du padre Venard, mort pour la France en Afghanistan,

 

Aux CCH Abel Chennouf, CAL Mohamed Legouad, 17e RGP,  ADJ Imad Ibn Ziaten, 1er RTP, morts pour la France, 

A Jonathan, Aryeh, Gabriel Sandler et Myriam Monsonégo assassinés  à Montauban,

Au CAL Loïc Riber, 17e RGP. Nous sommes pas le cœur et l’esprit à ses côtés dans son combat.

 

« Seigneur, malgré-tout, apprenez-moi à aimer ».

Padre Christian Venard, homélie pour les obsèques d’Abel Chennouf.

 

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Remise du béret rouge amarante par le padre Venard

Les militaires ont besoin d’une forme de reconnaissance. Ils doivent savoir que leur action n’est pas vaine, que les sacrifices de leurs camarades ne sont pas inutiles. Mais l’évolution globale de notre société l’amène à ne pas reconnaître ces héros parce qu’elle en a choisi d’autres. On devient plus facilement un héros en tapant dans un ballon pour des dizaines de millions d’euros par an, qu’en tombant pour son pays au fin fond de l’Afghanistan pour une solde réduite.

 Il y a là un désordre.

Padre Christian Venard

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Officier Français,sur Facebook, j'ai suggéré un déjeuner conférence à Bruxelles. la réponse a été rapide et me demande de préciser mon adresse mail que je ne peux publier. alainmboudet@hotmail.com

Écrit par : Boudet | 22/05/2014

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